La carte postale

«Le 4 juin 1977.
J’ai continué ce va-et-vient. Après quoi je suis sorti pour acheter des timbres et en revenant, en remontant par ces escaliers de pierre, je me demandais comment nous aurions fait pour nous aimer en 1930 à Berlin quand il fallait des brouettes de marks pour acheter, comme on dit, un timbre
Qu’est-ce qui me pousse à t’écrire tout le temps ? Avant même que je puisse me retourner pour voir, depuis l’unique destination, unique tu m’entends, innommable et invisible, qui porte ton nom et n’a pas d’autre visage que le tien, avant même que je puisse me retourner pour une question, l’ordre est donné à chaque instant de t’écrire, et j’aime et à cela je reconnais que j’aime. Non, pas seulement à ça, aussi
Ta voix tout à l’heure encore (petite cabine rouge vitrée dans la rue, sous un arbre, un ivrogne me regardait tout le temps et voulait me parler; il tournait autour de la cage de verre, s’arrêtait de temps en temps, un peu effrayant, avec un air solennel, comme pour prononcer un jugement), ta voix plus proche que jamais. La chance du téléphone — ne jamais en perdre une occasion –, il nous rend la voix, certains soirs, la nuit surtout, encore mieux quand elle est seule et que l’appareil nous aveugle à tout (je ne sais pas si je t’ai jamais dit que, de plus, souvent je ferme les yeux en te parlant), quand ça passe bien et que le timbre retrouve une sorte de pureté «filtrée» (c’est un peu dans cet élément que j’imagine le retour des revenants, par l’effet ou la grâce d’un tri subtil et sublime, essentiel — entre les parasites, car il n’y a que des parasites, tu sais bien, et donc les revenants n’ont aucune chance, à moins qu’il n’y ait jamais, dès le premier «viens», que des revenants. Je me suis aperçu l’autre jour, au cours d’un petit travail, que ce mot «parasite» s’était régulièrement imposé à moi, un nombre incalculable de fois, depuis des années, de «chapitre» en «chapitre». Or des parasites, voilà, peuvent s’aimer. Nous [passage illisible]
[...]
Le 5 juin 1977.
Je voulais t’écrire si simplement, si simplement, si simplement. Sans que rien jamais n’arrête l’attention, sauf la tienne uniquement, et encore, en effaçant tous les traits, même les plus inapparents, ceux qui marquent le ton, ou l’appartenance à un genre (la lettre par exemple, ou la carte postale), pour que la langue surtout reste secrète à l’évidence, comme si elle s’inventait à chaque pas, et comme si elle brûlait aussitôt, dès qu’un tiers y mettait les yeux (au fait quand accepteras-tu que nous brûlions effectivement tout ça, nous-mêmes ?). C’est un peu pour «banaliser» le chiffre de l’unique tragédie que je préfère les cartes, cent cartes ou reproductions dans la même enveloppe, plutôt qu’une seule «vraie» lettre. En écrivant «vraie» lettre, je me suis rappelé la première venue de toi, qui disait exactement ceci: « [passage illisible] j’aurais voulu tout de suite y répondre; mais en parlant de “vraies lettres”, vous m’interdisiez à moi d’en écrire [illisible] [...]»
- Extraits de «Envois», La carte postale. de Socrate à Freud et au-delà, Jaques Derrida, Paris, Flammarion, coll. «la philosophie en effet», 2007 [1980].
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