polonaise no 3

sobre délire de la campagne avant l’hiver où, dans la vapeur indécise du matin, se devine un lieu que nos yeux voulaient voir, le chemin qui y mène trace déjà l’oubli de ce qui devra forcément l’être, quelques pâtés de maisons quelques gares, voilà on y est, le récit de la polonaise accotée sur une poutre en bois massif, sombre comme le pumpernickel, qui soutenait les planches minces et recourbées servant de lits aux condamnés avant la tombe : tout ça va certainement s’écrouler bientôt, non, je ne me souviens pas de son récit, je ne me souviens pas vraiment de son récit comme tel — je me souviens m’être dit qu’elle était belle, que ses parents devaient avoir de beaux traits — seulement de son regard quand elle a évoqué les siens, et ce pourquoi elle faisait guide touristique dans les anciens camps aujourd’hui, et devant tout ça — dire ça parce que ça n’a pas de nom — l’inconfort dans le corps, sur le coup ce n’est pas la frayeur, ni l’affliction, seulement une émotion très légère, on en a honte, et de regarder d’abord on en a très honte, mais on le fait, oui si légère qu’elle nous soulèverait de terre : le corps est traversé de part et d’autre par un grand courant d’air qui ne charrie rien, du vide épais qui transperce et soulève, à la hauteur de quoi au juste, mais on ne s’y mêle pas, chacun son rang, ses divisions entre les morts et les vivants, chacun sa crasse, ses dévastés, des morts qu’on effleure, emportés dans cette prison à ciel ouvert comme dans un seul et même et vaste couloir obscure, maelström dont la force centrifuge fascinait, avalait, broyait ce qui de nous était, sur le moment, peut-être encore un peu trop ardent – il n’y a qu’à suivre le guide, tout est là devant soi, la mort est là, mais malgré les objets empilés, des chaînes, des montres, mèches de cheveux, des mausolées de tignasses, souliers, des pyramides de souliers, des morceaux d’ongles encore incrustés dans les murs, on ne la voit pas, elle est si présente qu’on ne la voit pas, plutôt : elle a déjà pris place en soi, dedans, avais-je seulement de la compassion, sur place, au moment précis là devant ça, rien n’est moins sûr que ce que l’on pense ressentir; c’était des corps, c’était des corps, c’était des os, des paquets d’os, empilés, devinés, tordus, c’était des peaux, c’était tous ces hommes fondus en une masse informe, et c’était nos corps devant, de haut, nos corps autour, respirant ces corps fabulés, respirant ces os imaginés, expirant ces os; on file comme ça pendant des heures, ensemble, sans rien dire, se mouchant parfois parce que l’air est humide, il va pleuvoir peut-être, se surprendre à imaginer l’inondation des camps, un grand reflux de morts et des mers de juifs refaisant surface et chasser vite l’idée en se mouchant se détester, c’est ça qu’on se dit, on est fait comme ça, ça nous dépasse, voyez-vous, même que je me souviens avoir été prise d’un petit rire, un petit rire nerveux incontrôlable en voyant l’un de ces visages transformés par la torture tellement l’image se rapprochait de celle d’un drôle d’animal, on en a besoin aussi, de ces rires qui libèrent l’âme; éternel retour de ces mêmes images, sourire discret à son voisin, se demander d’où il vient, c’est quoi son chemin à lui, envie de toucher, de bien palper son dégoût, prendre une photo – mais pourquoi on prend des photos et pourquoi elles ne disent rien quand on les regarde des années après, avec pourtant ce quelque chose dans les tripes qui sert, et de savoir qu’on ne sait rien, qu’on n’y était pas, qu’un écrivain a écrit ça, qu’une polonaise raconte, que mon grand-père avait une arme, un uniforme vert olive; un touriste japonais devant le four crématoire drague sa copine, un groupe d’octogénaires fait une pause, on a trop marché parmi les ruines, de tous nos pas déportés, on s’écroule on mange des bradwurst préparés maison pour la visite et on chantonne pour meubler le silence, on se passe la moutarde au curry, on reste ensemble sur ce vaste espace de la mort, parce qu’on est les voix du temps, on ne cherche surtout pas à mettre des distances entre soi et l’autre, on se tient presque la main, on est les bêtes, le ridicule qu’il est difficile de nier, oui certains le font circulant à la queue leu leu comme des enfants, les émotions, c’est ensuite, quand on cherche à comprendre, si on cherche, on ne sait pas pourquoi on y va : ce n’était pas sur le chemin, il a donc fallu qu’on le veuille, un désir réel, un fantasme de voyage insensé, une action invalide, un déplacement nécessaire on ne sait pas, un désir pervers sûrement, mais ce n’est pas comme si on réalisait tout ça, on le fait, on y arrive, point
(janvier 2010)
Foucault Anonymat

Erik Bordeleau, Foucault Anonymat, Montréal, Le Quartanier, 2012.
L’impersonnel ne garantit pas assez l’anonymat.
Maurice Blanchot, Le pas au-delà
« La relation entre résistance politique et anonymat est plus que jamais à l’ordre du jour. Une de ses formes d’expression privilégiée ces derniers temps consiste en celle du justicier masqué agissant pour le compte du bien commun et des minorités opprimées. Qu’on pense par exemple au mouvement zapatiste et au sous-commandant Marcos, lequel, dissimulé sous son célèbre passe-montagne, peut se dire “gai à San Francisco, Noir en Afrique du Sud, Asiatique en Europe, Chicano à San Ysidro, anarchiste en Espagne, Palestinien en Israël, une femme seule dans le métro à dix heures du soir, un paysan sans terre, un gangster dans un bidonville”, et de cette position ubiquitaire déclarer que quiconque lutte pour la justice sociale est un zapatiste [1]. “Nous sommes vous”, affirment-ils; et, pour des raisons à la fois obscures et poétiques, nous tendons volontiers à les croire. »
Dans la foulée de ces mots liminaires s’établit un parallèle, dans l’essai d’Érik Bordeleau, entre la puissance démultiplicatrice de l’anonymat à l’oeuvre chez Anonymous et l’oeuvre de Michel Foucault, lequel parallèle permet de souligner le rapport fondamental chez le philosophe entre résistance politique et, nous l’aurons compris, anonymat. Et ce n’est que le début de l’ouvrage…
Un essai à lire pour revisiter la pensée foucaldienne à la lumière d’un rapport jusqu’ici peu étudié, mais aussi pour se frotter à Foucault sous l’éclairage sensible et l’écriture harmonieuse et rythmée d’Érik Bordeleau.
version epub et papier (là notamment)
1. une phrase de Naomi Klein
Maillages
Invitation à prendre connaissance d’une proposition d’écriture sur les moyens du récit contemporain, sur L’épée du soleil.
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« L’écrivain ne peut tenir que le journal de l’oeuvre qu’il n’écrit pas. Nous voyons aussi que ce journal ne peut s’écrire qu’en devenant imaginaire et en s’immergeant, comme celui qui l’écrit, dans l’irréalité de la fiction. » M. Blanchot, Le livre à venir
Prolégomènes

Ce petit post pour signaler une récente intervention sur D-Fiction, où il est question de ces passeurs d’expériences intime et collective dans la fiction, de l’arrimage de l’une à l’autre, et plus particulièrement de mes lectures de Guibert et de Mauvignier.
En ce Saint jour de la Résurrection du Christ, j’invite la brebis qui se serait égarée en mes terres bigarrées à découvrir la plateforme et ses chants divins. Je m’y retrouve en charmante et fortifiante compagnie.
Cette honte là
« Marx avait encore quelque confiance dans la honte. À Ruge qui lui objectait qu’on ne fait pas les révolutions avec la honte, il répond que la honte est déjà une révolution, et la définit comme “une sorte de rage tournée contre soi”. Mais celle dont il parlait était la “honte nationale”, qui concerne tous les peuples dans leurs rapports les gens aux autres, et les Allemands vis-à-vis des Français. Primo Levi nous a montré, au contraire, qu’il y a aujourd’hui une “honte à être des hommes”, une honte dont chaque homme a été en quelque sorte souillé. C’était – et c’est encore – la honte des camps, qu’il soit arrivé ce qui ne devait pas arriver. Et c’est une honte de cette sorte, a-t-on dit très justement, que nous éprouvons de nos jours face à une trop grande vulgarité de pensée, devant certaines émissions télévisées, devant les visages de leurs présentateurs et le sourire assuré de ces “experts” qui prêtent jovialement leur concours au jeu politique de médias. Quiconque a éprouvé cette honte silencieuse d’être un homme a coupé en lui tout lien avec le pouvoir politique dans lequel il vit. Elle nourrit sa pensée et inaugure une révolution et un exode dont il parvient à peine à entrevoir la fin. »
Giorgio Agamben, Moyens sans fins, Paris, Payot & Rivages, 1995, p. 141-142.